Ce chapitre d'introduction fixe les hypothèses de départ, estime les grandeurs utiles, puis prépare le bilan énergétique de la suite. Le diagramme associé à ce problème est disponible ici.
Modèle thermique du poulet
On modélise le poulet comme une sphère d'eau pure. Ce choix est raisonnable pour un calcul d'ordre de grandeur, car le poulet, comme l'homme, est majoritairement composé d'eau. Il présente aussi l'avantage de s'appuyer sur des constantes tabulées, donc sur des valeurs peu ambiguës.
Paramètres du modèle
- Masse du poulet : \(m = 2\;\text{kg}\).
- Masse volumique : \(\rho = 1\,000\;\text{kg/m}^3\).
-
Rayon équivalent (sphère de même masse) :
\[ R = \left(\frac{3m}{4\pi\rho}\right)^{\!1/3} = \left(\frac{6}{4\pi \times 1000}\right)^{\!1/3} \approx 0{,}078\;\text{m} \]
-
Surface :
\[ S = 4\pi R^2 \approx 0{,}077\;\text{m}^2. \]
- Capacité thermique massique : \(c_p = 4\,186\;\text{J}\,\text{kg}^{-1}\,\text{K}^{-1}\).
- Conductivité thermique : \(\lambda = 0{,}6\;\text{W}\,\text{m}^{-1}\,\text{K}^{-1}\).
-
Diffusivité thermique :
\[ D = \frac{\lambda}{\rho\,c_p} = \frac{0{,}6}{1\,000 \times 4\,186} \approx 1{,}4 \times 10^{-7}\;\text{m}^2/\text{s} \]
- Coefficient de convection : \(h = 20\;\text{W}\,\text{m}^{-2}\,\text{K}^{-1}\). En air calme, \(h \approx 10\;\text{W}\,\text{m}^{-2}\,\text{K}^{-1}\) (cf. cours diffusion thermique ch11) ; le mouvement répété de la main brasse l'air au voisinage du poulet, ce qui justifie une valeur de convection un peu plus élevée.
- Températures : \(T_i = 20\;^\circ\text{C}\) (initiale), \(T_f = 70\;^\circ\text{C}\) (cuisson à cœur).
- Écart de température : \(\Delta T = T_f - T_i = 50\;\text{K}\).
L'énergie nécessaire pour élever la température du poulet de \(T_i\) à \(T_f\) vaut :
Énergie thermique déposée par baffe
D'après la question précédente (nombre de \(g\) par claque), la main (\(m_{\text{main}} = 0{,}27\;\text{kg}\), \(v_i = 10\;\text{m/s}\)) ne rebondit pratiquement pas après l'impact. L'énergie cinétique initiale disponible vaut donc :
Deux phénomènes réduisent l'énergie thermique effectivement déposée dans le poulet :
Restitution élastique
La chair se comporte comme un matériau élastique (i.e. un ressort). En reprenant l'estimation de l'article précédent, \(\delta \approx 5{,}2\;\text{cm}\) pour \(k \approx 10\;\text{kN/m}\). L'énergie temporairement stockée à compression maximale vaut alors :
Cela montre que l'énergie cinétique peut transiter presque entièrement par une phase de compression. Toutefois, comme la main ne rebondit pratiquement pas après l'impact, la part effectivement restituée reste négligeable à cet ordre de grandeur.
Autrement dit, la compression n'est pas une perte concurrente de l'échauffement : c'est l'étape intermédiaire par laquelle l'énergie mécanique est stockée puis dissipée. En l'absence de rebond marqué, cette énergie ne repart pas sous forme de mouvement et finit donc essentiellement en chaleur.
Partage thermique main/poulet
La chaleur dissipée se répartit entre la main et le poulet. Au contact, le flux se partage selon les effusivités thermiques
(cf. exo4 ch11). Pour deux milieux aqueux (paume et chair), \(b_{\text{main}} \approx b_{\text{poulet}}\), ce qui conduit à un partage de l'ordre de \(50/50\).
Remarque. L'énergie acoustique due au claquement est considérée négligeable devant \(E_c\) ici.
L'énergie thermique effectivement déposée dans le poulet par baffe vaut donc :
Nombre de baffes sans pertes thermiques
En supposant aucune perte (convection, rayonnement, évaporation) :
soit environ
C'est une borne inférieure idéale. En réalité, le poulet perd de la chaleur en permanence ; il faudra davantage de baffes.
Vérification thermodynamique par l'entropie
Cette approche ne remplace pas le bilan énergétique précédent, mais elle permet de vérifier que l'ordre de grandeur obtenu est thermodynamiquement cohérent.
Variation d'entropie du poulet
L'entropie d'un corps de capacité thermique constante \(C = m\,c_p\) chauffé de \(T_i\) à \(T_f\) vaut :
Entropie créée par baffe
Si l'on approxime la température caractéristique du processus par
alors l'entropie créée par une baffe est de l'ordre de
Nombre de baffes déduit
On obtient alors
soit à nouveau
On retrouve bien le même ordre de grandeur que par le bilan énergétique direct.
Pertes par convection
Le poulet échange de la chaleur avec l'air ambiant (\(T_0 = 20\;^\circ\text{C}\)) par convection. La densité de flux thermique convectif à la surface est donnée par la loi de Newton :
où \(T_s\) est la température de surface et \(\vec{n}\) la normale sortante. La puissance totale perdue s'obtient par intégration sur la surface fermée du poulet :
(en supposant \(T_s\) uniforme sur \(S\), homogénéisée par les baffes successives sous divers angles).
Dans le cas le plus défavorable (\(T_s = T_f = 70\;^\circ\text{C}\), fin de cuisson) :
Pertes par rayonnement
Le poulet, assimilé à une sphère d'eau, est pris comme un corps noir dans l'infrarouge thermique. La puissance rayonnée vaut donc :
où \(\sigma = 5{,}67 \times 10^{-8}\;\text{W}\,\text{m}^{-2}\,\text{K}^{-4}\) est la constante de Stefan--Boltzmann.
À la fin de la cuisson (\(T_s = 343\;\text{K}\)) :
Pertes par évaporation
À mesure que la surface approche de \(70\;^\circ\text{C}\), une petite quantité d'eau superficielle s'évapore. La chaleur latente de vaporisation vaut
Estimation de la masse évaporée
On raisonne en ordre de grandeur. L'évaporation ne concerne qu'une fine couche superficielle du poulet. On estime l'épaisseur de chair qui sèche significativement au cours de la cuisson à une valeur de \(\ell\) de \(2\) à \(3\;\text{mm}\). Le volume correspondant vaut
soit une masse d'eau de l'ordre de
Si une fraction modérée, de l'ordre de \(10\) à \(15\,\%\), de cette eau s'évapore pendant la cuisson, on obtient naturellement
D'où l'énergie perdue par évaporation :
Rapportée à la durée de cuisson \(t_{\text{cuisson}} \approx 17\,500\;\text{s}\) (cf. section suivante), la puissance moyenne d'évaporation est :
Diffusion interne (conduction)
La chaleur déposée en surface doit diffuser vers le cœur. En coordonnées sphériques, par symétrie, la densité de flux de conduction est radiale (loi de Fourier) :
La puissance conduite vers l'intérieur à travers la surface \(r = R\) vaut :
(signe choisi positif quand le flux est dirigé vers l'intérieur).
Pour estimer le gradient, on suppose un profil presque linéaire en \(r\) (surface à \(T_f\), cœur encore à \(T_i\)) :
D'où :
Remarque. Cette puissance de conduction n'est pas une perte vers l'extérieur : c'est un flux interne au poulet qui redistribue la chaleur de la surface vers le cœur. Elle intervient dans le bilan local à la surface, mais n'ets pas ajoutée une seconde fois au bilan énergétique global, car elle est déjà contenue dans
Bilan de puissance à la surface et fréquence minimale
On note
l'excès de température de surface. Pour estimer l'énergie totale perdue sur la durée de cuisson, on suppose que la montée en température est approximativement régulière, autrement dit que l'opérateur ajuste sa cadence de sorte que le poulet se réchauffe à peu près à vitesse constante. L'approximation la plus simple compatible avec les conditions aux bornes
est alors la loi affine :
Autrement dit, on approxime la température de surface par
Il s'agit d'un modèle très simplifié mais qui nous est suffisant ici.
Le bilan instantané de puissance à la surface du poulet s'écrit alors, en notant \(f\) la fréquence des baffes :
Dans le cas le plus défavorable, en fin de cuisson (\(T_s \approx T_f = 343\;\text{K}\)), en conservant la puissance moyenne de chauffe \(\dfrac{Q_{\text{chauffe}}}{t_{\text{cuisson}}} \approx 24\;\text{W}\) :
Application numérique :
En moyenne sur tout le processus, on a
et un excès de température moyen
Pour le rayonnement, on peut utiliser la puissance moyenne correspondante sur la durée de cuisson :
D'où une fréquence moyenne requise de l'ordre de
Soit environ 12 à 20 baffes par seconde selon l'instant considéré.
Temps de cuisson : le facteur limitant
Indépendamment du nombre total de baffes, la chaleur déposée en surface doit diffuser jusqu'aux zones internes de la chair. L'équation de la chaleur en symétrie sphérique s'écrit :
(cf. cours diffusion thermique ch11).
Sphère pleine
Le temps caractéristique de diffusion sur la distance \(R\) vaut :
Ce temps est trop grand pour un vrai poulet entier, car un poulet vidé n'est pas une sphère pleine.
Coque sphérique (modèle retenu)
Un poulet vidé est plus fidèlement décrit comme une coque d'épaisseur \(e \approx 5\;\text{cm}\), chauffée sur sa face externe et presque isolée côté cavité. La distance de diffusion pertinente est donc \(e\), d'où :
Conclusion intermédiaire : dans un scénario où la surface reste d'ordre \(70^\circ\text{C}\), la diffusion thermique impose une durée de cuisson de l'ordre de 5 heures.
Nombre total de baffes avec pertes
Modèle de montée en température
On note \(t_c = t_{\text{cuisson}} \approx 17\,500\;\text{s}\). Comme expliqué plus haut, on approxime la température de surface par une loi affine :
soit encore
L'énergie totale à fournir se décompose en :
Énergie de chauffe
Pertes par convection
Numériquement :
Pertes par rayonnement
Pour l'énergie totale rayonnée, on garde ici la loi exacte de Stefan :
D'où
En développant :
On intègre ensuite terme à terme :
Application numérique :
Pertes par évaporation
Comme estimé précédemment :
Bilan et nombre de baffes
| Terme | Énergie (kJ) |
|---|---|
| \(Q_{\text{chauffe}}\) | \(420\) |
| \(Q_{\text{conv}}\) | \(670\) |
| \(Q_{\text{rad}}\) | \(230\) |
| \(Q_{\text{évap}}\) | \(68\) |
| \(Q_{\text{total}}\) | \(\mathbf{1\,390 \approx 1{,}4\;\text{MJ}}\) |
Remarque. Les pertes cumulées (\(\approx 970\;\text{kJ}\)) représentent un peu plus de deux fois l'énergie de chauffe pure (\(\approx 420\;\text{kJ}\)), conséquence directe des \({\sim}5\;\text{h}\) de cuisson imposées par la diffusion.
soit environ
Vérification de cohérence
La fréquence moyenne correspondante vaut :
ce qui est cohérent avec l'estimation précédente.
Synthèse
| Scénario | \(N\) (baffes) | Durée |
|---|---|---|
| Sans pertes (borne inférieure) | \(\sim 62\,000\) | --- |
| Avec pertes (conv. + rad. + évap.) | \(\sim 205\,000\) | \(\sim 5\;\text{h}\) |
Conclusion : il est théoriquement possible de cuire un poulet à coups de baffes, mais il faudrait de l'ordre de
baffes, à un rythme d'environ
pendant
avec des pointes proches de
en fin de cuisson. C'est donc surtout un problème d'endurance et de pertes thermiques.